"J’ai fait partie de ces enfants privilégiés qui, à treize ans, ont réussi à négocier le temps d’un voyage scolaire l’emprunt de l’appareil numérique un million de pixels de leurs parents. Au top de la technologie et au pied de mon adolescence je rentrais donc d’Espagne avec une photographie de groupe de mes congénères et une fascination toute neuve pour la gente masculine, et, plus particulièrement pour l’un de ses membres figurant justement sur la photo. Je décidais donc d’agrandir la photo pour en découper la tête de l’élu en taille acceptable et l’accrochais au dessus de mon lit. Ainsi, je me retrouvais avec une image de 10cm de large composée d’une centaine de pixels qui, lorsque je plissais fortement les yeux et convoquais mes souvenirs les plus enfouis, m’évoquait intensément le visage de M."
Basée sur une tentative d’appropriation de la figure humaine, ce travail, réalisé à partir d’agrandissements de photographies que j’ai réalisées dans la rue fait écho à ce souvenir tout en essayant d’atteindre ce qui, précisemment, me touche dans le portrait : la plasticité du visage. La faculté qu’on les yeux, le nez et la bouche de prendre forme et de donner forme à leur tour. La recherche de la bonne distance passe ici par un effacement du photographe au moment de la prise de vue. L’image n’est qu’un support. En zoomant je tente de m’approcher de ces êtres fatalement hors d’atteinte, je veux en savoir plus, je veux en voir plus. Paradoxalement, c’est à ce moment là qu’ils m’échappent, que la trame apparait, que le pixel surgit comme pour caractérise cette impossible accès. Mais ici ce voile n’est pas dommageable, cette déterioration devient partie intégrante de l’image, porteuse de sens. Elle nous rappelle que lorsque nous sommes en position de voyeur, plus que ce que nous regardons, c’est l’acte même de voir, de chercher à voir, qui devient délectable.